[CANTORAS] FRANCIS ANDREU

Une des raisons d’exister de ce blog est de vous présenter des artistes que j’aime et qui ne sont pas très connus en France. Certains j’ai eu la chance de les rencontrer personnellement, d’autres je les ai découverts lors de mes vagabondages infinis sur Internet, à la recherche de nouvelles chansons pour mon répertoire. Ils m’ont tous fasciné et j’ai eu l’envie de partager ces découvertes ; c’est pour cela que l’on est là. L’article d’aujourd’hui est le premier d’une section qui me tient à cœur, « Cantoras », consacrée aux chanteuses, et en particulier à ces chanteuses dont peu de monde a entendu la voix par ici, même si certaines sont déjà reconnues de l’autre côté de l’Atlantique. Ça vous tente ?

La chanteuse de tango, cet animal mythologique

Le jour où un ami tanguero (coucou, Charles!) m’a dit, l’air de rien, lors d’un cours: «De toute façon, des femmes qui chantent le tango il y en a presque pas», je me suis arrêtée net au milieu d’un pivot. Je ne me rappelle plus quelle tête j’ai fait ni ce que je lui ai dit sur le moment, mais en arrivant chez moi la première chose que j’ai fait fut lui envoyer par mail une liste de chanteuses de tango, en ruminant ma stupéfaction: « Non, mais c’est pas vrai, comment c’est possible qu’un mec comme lui qui aime le tango pense qu’il n’y pas de chanteuses ! »

Représentation de chanteuse de tango, animal mythologique

Mais en fait, il suffisait de réfléchir quelques minutes pour comprendre : la grande majorité des gens qui approchent du tango en France le font à travers la danse. Il y en a sûrement des personnes qui vont se passionner par cette musique et qui vont faire des recherches de leur côté. Mais pour une grande quantité de gens, le tango reste une musique pour la danse, ce qui veut dire que le seul tango qu’ils vont écouter dans leur vie c’est celui que les dj passent dans les milongas. Et va savoir pourquoi, le tango chanté qui passe dans les milongas est quasi exclusivement masculin. Pas étonnant finalement que la chanteuse de tango finisse rangée dans le catalogue des animaux mythologiques, entre la Hydra et le Griffon.

Pourtant, des chanteuses de tango, il y en a.

Il y en a beaucoup, même : Libertad Lamarque, Azucena Maizani, Tita Merello, Nelly Omar, Ada Falcón, Susana Rinaldi, María Graña, Adriana Varela… De tous ces noms classiques on trouve facilement des informations sur Internet. Du côté du présent, par contre, c’est un peu plus compliqué, et c’est ici qu’il vaut la peine de compter sur un guide. On y va ?

Comment être chanteuse de tango sans en paraître une

Notre invitée du jour s’appelle Francis Andreu.

Francis, je suis tombée sur elle par hasard, quand je cherchais une version de Apología tanguera, et elle m’a fascinée. Je venais de commencer à chanter en public, et Francis était tout ce qui, dans mon imaginaire, n’était pas une chanteuse de tango. Elle ne portait pas de talons, mais des baskets. Elle ne portait pas de robe, mais des jeans. Elle avait les cheveux attachés à l’arrache dans un chignon approximatif et une voix grave, rauque et sans fioritures « de chanteuse » : un instrument pour dire, une voix au service du texte. Elle était naturelle, désinvolte, et au lieu de tirer la gueule elle affichait un sourire à renverser des buffets.

Avec elle j’ai réalisé qu’on pouvait chanter le tango en dehors des clichés. Il ne fallait pas construire un personnage sur des talons de 7 centimètres. Il ne fallait pas proposer une démo de danse par un couple de maestros. Il ne fallait pas être mezzo-soprano.

Il fallait raconter une histoire au public, et basta.

La véritable vedette du tango (qui n’est pas la chanteuse)

La qualité de sa voix aussi m’a touché, une voix grave dans laquelle je me reconnaissais, ce type de voix sans aigus que je n’avais écouté que chez Adriana Varela, mais sans les excès interprétatifs de la gata. Du point de vue de la technique vocale Francis n’est pas une grande chanteuse, elle-même le reconnait. Mais elle réussit quelque chose qui me semble très importante et que beaucoup de chanteurs et chanteuses plus techniques sont incapables de faire : se faire transparente et laisser toute la place à l’histoire racontée par chaque tango. Elle appartient à l’école du polaco Goyeneche, le seul chanteur capable de l’émouvoir jusqu’aux larmes, dit-elle, et cela se sent à sa façon de dire le texte.

«Je ne porte pas de robe, pas de décolleté, je n’ai pas de danseurs et je m’habille pas en tanguera. Je respecte la musique : les temps, les fondements, la respiration. L’important c’est qu’on arrive à comprendre ce qu’on dit. La véritable vedette du tango, ce sont les paroles».

Quatre disques et deux prix au meilleur album de tango

Francis (Montevideo, 1985) chante en public depuis l’âge de 16 ans, quand elle a débuté à El ciudadano, un café emblématique de Montevideo. Elle n’a jamais eu le projet de chanter professionnellement (elle voulait plutôt finir ses études d’agronomie) mais son succès a décidé à sa place. À 19 ans elle reçoit le Prix Iris de la révélation artistique, et les albums et les projets s’enchaînent. Elle sort son premier disque, Francis, en 2010, et le deuxième en 2012, Los tangos que quiero, un direct au Teatro Solís de Montevideo. Cet enregistrement de Mariposita appartient à son deuxième disque:

(J’adore l’Uruguay. Parce que dites-moi, dans quel pays du monde l’artiste peut remercier le Président à grands cris, en le tutoyant et l’appelant par son diminutif ? Est-ce que vous imaginez ça en France ?  Hey Manu ! Merci, t’es cool d’être venu! Coucou, Brigitte ! Moi, honnêtement, pas trop…)

Jusqu’à présent Francis Andreu a gagné en deux occasions le Prix Graffiti, le plus important de la musique uruguayenne, dans la categorie de Meilleur album de tango. La première fois ce fut en 2015 avec son troisième disque, Otra vuelta (2014). La deuxième, en 2019, avec Francis canta Jaime Roos (2018).

En dehors du tango : Francis canta Jaime Roos

Celui-ci est, pour moi, son meilleur disque. Tous les thèmes de l’album sont des reprises de chansons de Jaime Roos. Et ici, une petite parenthèse explicative s’impose : Jaime Roos (Montevideo, 1953) est un compositeur et chanteur uruguayen, qui a marqué la musique uruguayenne à partir des années 80. Ses chansons sont une particulière combinaison de genres populaires: un mélange de rock et murga avec des touches de candombe, milonga et d’autres musiques latino-américaines.

Jaime Roos présenté by himself

Et encore, petit parenthèse explicative à l’intérieur de la parenthèse explicative : si vous vous demandez qu’est-ce que c’est que la murga, c’est un genre musical typiquement uruguayen, d’origine noire, très rythmé, lié au carnaval, où le soliste est accompagné par un chœur, et dont les paroles se tournent souvent vers la critique sociale. (Si ça vous tente, on pourrait parler un jour de la murga parce que c’est un genre absolument fabuleux. Mais pour le moment, fin de la parenthèse dans la parenthèse).

Murga uruguaya

Francis Andreu et ses musiciens (Guzmán Mendaro à la guitarre et dans les arrangements, Andrés Polly Rodríguez au guitarrón, Gabriel Rodríguez à la contrebasse et Sergio Astengo au bandonéon) reprennent les chansons de Roos et les tournent en clé de tango et milonga avec de très beaux arrangements, et le résultat est étonnant. On ne dirait pas les mèmes chansons. Je n’avais jamais écouté auparavant Jaime Roos, je l’ai connu grâce à l’album de Francis, et je dois dire que je préfère les reprises aux originaux, dont l’écoute est un peu dure pour tous ceux qui n’auraient pas grandi en Uruguay. D’abord parce que les arrangements disent bien leur âge et le temps ne pardonne pas. Et puis parce que ses chansons sont culturellement très marquées, influencées par des genres très éloignés de notre culture musicale, comme la murga.   

Francis canta Jaime Roos est un disque remarquable parce que d’un produit très local (les chansons de Roos), il fait un produit universel, qui peut être écouté avec plaisir par n’importe qui dans n’importe quel endroit du monde. Est-ce que c’est du tango ? Non, à mon avis on ne peut pas dire que ce soit un disque de tango, malgré le fait qu’il a gagné un prix dans cette catégorie. Mais il en a un air de famille.

Au niveau de l’interprétation, je trouve que Francis Andreu se dépasse aussi par rapport à ses autres albums, et que sa façon de chanter est moins arrabalera et plus fine, plus nuancée que dans ses disques antérieures.

Si vous êtes curieux d’écouter, les meilleurs thèmes de l’album sont, de mon point de vue, Colombina, Los futuros murguistas, Solo contigo, Adiós juventud et Piropo. Je vous laisse avec Piropo, la dernière chanson de l’album, et la traduction de ses paroles.

Lo más blanco que hay
es la primera vez
que vi nieve.
Lo más negro que hay
es un carro fúnebre
cuando llueve.

Si quisiera decirte
lo más bello que evoco
usaría tu nombre
si no te ofendes
por el piropo.

Negra y blanca mi guitarra,
blanca y negra la ciudad,
de los negros el candombe,
de los blancos viene el vals.

La noche es de tu cintura,
la luz de tu corazón.
Sin perder las esperanzas
te dedico esta canción.

Lo más lejos que hay
es el fondo del mar.
Lo más cerca que hay
es la panadería
y en el medio aquí estoy,
recordando.

Cercana está tu mirada,
lejano tu corazón.
Sin perder las esperanzas
te dedico esta canción.

Ce qu’il y a de plus blanc
c’est la première fois
que j’ai vu la neige.
Ce qu’il y a de plus noir
c’est un corbillard
sous la pluie.

Si je voulais te dire
le plus beau dont je me souviens
je dirai ton nom,
si le compliment
ne te vexe pas.

Noire et blanche ma guitare,
blanche et noire la ville,
des noirs, le candombe,
des blancs, la valse.

La nuit est de ta taille,
la lumière, de ton cœur.
Sans perdre l’espoir
je te dédie cette chanson.

Ce qu’il y a de plus loin
c’est le fond de la mer.
Ce qu’il y a de plus près
c’est la boulangerie,
et je suis là, entre les deux,
à m’en souvenir.

Proche est ton regard,
lointain est ton cœur.
Sans perdre l’espoir
je te dédie cette chanson
.

Pour la petite histoire

Si vous êtes comme moi, du genre qui aime connaître un peu la vie des artistes (enfin du genre qui aime le ragot, quoi!) je vous laisse quelques entretiens en espagnol où elle parle de sa vie personnelle : sa passion par l’équitation, qu’elle pratique à haut niveau, son amour pour les animaux et ses campagnes pour sauver les chiens abandonnés, et l’histoire de la particulière cicatrice de son menton, déchiré quand elle avait 15 ans par un de ses chiens, qu’elle n’a pas voulu sacrifier. 

Pour en savoir plus
  1. Francis Andreu sur Deezer : https://www.deezer.com/es/artist/1701091
  2. Francis Andreu sur iTunes : https://itunes.apple.com/us/artist/francis-andreu/496765226
  3. http://historico.espectador.com/cultura/340300/francis-andreu-la-voz-del-tango-clasico
  4. https://ladiaria.com.uy/cultura/articulo/2019/1/jaime-tangueado-francis-canta-jaime-roos-de-francis-andreu/
  5. https://www.lr21.com.uy/comunidad/463275-las-otras-pasiones-de-francis-andreu

Voulez-vous être mis au courant de la parution de nouveaux articles sur le blog?

2 réflexions sur « [CANTORAS] FRANCIS ANDREU »

    1. Haha! Des fans comme toi, il y en a pas beaucoup! Mais tu as tort, des chanteuses de tango il y a beaucoup, et de très bonnes! J’espère réussir à te le prouver avec ce blog. 😉
      Merci en tout cas, ça me fait trop plaisir!!!!

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *