[NUEVOS TANGOS]: ORQUESTA TÍPICA FERNÁNDEZ FIERRO

Le tango n’est pas une langue morte

En Europe, l’idée est bien ancrée que le tango est une musique morte comme il y a des langues mortes. Une sorte de pièce de musée, que de temps en temps on sort, on dépoussière et on exhibe avec respect, avant de la ranger à nouveau soigneusement dans sa vitrine. Pourtant, c’est loin d’être le cas : le tango continue à évoluer et à se développer de nos jours, et ce serait dommage de ne pas explorer ce qu’il a à nous proposer. Tout à fait ce que je cherche à faire avec ce blog: vous emmener de temps en temps faire un tour du côté du tango actuel.

Pourtant il n’est pas facile de chasser les clichés! Voici une conversation type que j’ai eu plus d’une fois. Imaginez : je suis dans une soirée et un aimable inconnu ou une gentille inconnue s’approche de moi, dans le but de faire connaissance. Présentation faite, la question de rigueur ne tarde pas à se poser :

– Tu fais quoi ?

Je vois l’occasion de parler de quelque chose qui me passionne et je fonce.

– Je chante. J’ai un groupe de musique.

– Oh, super ! C’est génial !

Dans les yeux de mon interlocuteur s’allume une lumière de ravissement mélangée à une petite pointe d’envie.

– Et tu fais quoi comme musique ? Pop, rock, folk… ?

– Tango argentin.

– Ah …

La petite lumière s’éteint. Vide sidéral. Perplexité qui vire au désarroi. Mon aimable interlocuteur ou ma gentille interlocutrice se creuse la tête et je vois défiler dans ses pupilles toute une galerie d’images : noir et blanc, poussière, danseurs gominés en queue de pie, piles de vieux disques, musiciens septuagénaires, compositeurs morts… Bref, la vétusté incarnée.

Avouez, je dis tango et vous pensez à ça.

– Ah, c’est super intéressant.

Je résiste la tentation de lui crier Mais non, c’est pas ça! et de me lancer dans une explication sur la contemporanéité du tango à grand renfort de vidéos sur mon portable. Comme je suis une personne bien élevée et que je n’assomme pas les inconnus dans les soirées avec des explications sur le tango, je contrôle mon impulsion et la conversation dérive doucement vers d’autres sujets.

Mais puisque vous êtes en train de lire ce blog, j’assume que vous vous intéressez au tango, et à partir de ce moment je me considère autorisée pour vous assommer avec mes explications. Alors, si vous voulez bien m’accompagner, je vais vous raconter comment j’ai fait connaissance avec un des groupes précurseurs de la rénovation du tango actuel: La Orquesta Típica Fernández Fierro.

Une soirée avec le rouleau compresseur du tango

Lors de mon deuxième séjour à Buenos Aires, j’ai eu la fortune de coïncider avec mon amie Michi. Ça fait un certain temps que Michi est installée en Europe, mais elle reste toujours fidèle à ce qu’elle est: une porteña de la tête aux pieds, née et grandie au quartier d’Almagro.

– ¿Esta noche quieren venir a escuchar tango ?

– ¡Claro!

– Los voy a llevar a un sitio que no está en las guías.

En effet, l’endroit où elle nous emmena ce soir-là, calle Sánchez de Bustamante 772, ne figurait pas dans les guides touristiques. (Attention, je vous parle de 2012. Depuis, la Fernández Fierro à fait tant de chemin qu’aujourd’hui elle est même dans le site officiel de tourisme de la ville de Buenos Aires !)

Nous voilà donc, au numéro 772 de Sánchez de Bustamante. Avec un froid de canard, on patiente devant ce qui me semble un vieil hangar désaffecté. On paye nos entrées, et en poussant un lourd rideau noir on se retrouve dans un énorme entrepôt avec le toit de tôle, semé de poussière, de tables et de chaises dépareillées. C’est clair que l’alcool va être notre seul réchauffement ce soir-là. Du toit pendent quelques chaises, à guise de décoration, complétée par des dessins hétéroclites collés aux murs. À gauche, la scène montée sous les spots nous offre la promesse d’un concert. Je n’aurais pas dit un concert de tango, à la vue du local, mais j’ai la chance d’avoir une guide porteña et je la suis sans poser de questions. Après une bonne heure d’attente pendant laquelle on essaie de se réchauffera à force de Quilmes, les lumières s’éteignent et on se retrouve dans le noir absolu. Silence. Et puis, la rencontre avec le rouleau compresseur du tango.

L’image n’est pas à moi, elle est du journaliste Marcelo Pavazza, qui en 2008 publie dans le quotidien Crítica de la Argentina un article consacré à l’Orquesta Típica Fernández Fierro intitulé « Una noche con la apisonadora del tango ». L’expression lui va comme un gant, car la Fernández Fierro est un vrai rouleau compresseur : lumières agressives, un son massif, en bloc, saturé et, du coté des paroles, une critique sociale féroce construite sur des images hallucinées. Tout ça avec le look d’un groupe de rock ou de punk. Pendant une heure les musiciens enchainent les morceaux sans donner du répit au public, et pendant une heure on a l’impression d’être en permanence au sommet, au paroxysme. Quand la dernière note s’éteint et les lumières se rallument, il nous faut quelques minutes pour nous remettre du knock-out. Qu’est-ce qu’on vient de écouter ? C’était du tango, ça ? Bah oui, qu’est-ce que ça peut être d’autre ?

Mais d’où est-ce qu’ils sortent, ceux-là?

Pour s’approcher de ce genre de tango, il faut d’abord le mettre en contexte. La Orquesta Típica Fernández Fierro est née en 2001. Ses intégrants appartiennent à une génération qui vient du rock, mais qui a grandi avec le tango comme musique de fond. Quand ils retournent au tango, ils le font avec les influences du rock, du punk. Comme le racontent eux-mêmes, dans un entretien pour l’émission Encuentro en la cúpula, leur but est de connecter avec le public actuel. Et cette communication ne peut passer qu’à travers les codes de leur temps, les codes de leurs contemporains, et pas ceux du tango des années 50. Cette modernisation des codes atteint la musique, la mise en scène et, bien sûr, les paroles : ils tiennent à redonner du sens aux paroles, pour qu’elles reflètent la réalité sociale de l’Argentine aujourd’hui, qui n’est plus celle des malevos et compadritos des tangos classiques.

À l’époque où l’orchestre Fernández Fierro a commencé son parcours, le tango était un genre musical en déclin. Il n’y avait pas beaucoup de groupes nouveaux de tango, encore moins formés par des jeunes voulant en faire quelque chose de diffèrent. Avec l’objectif de créer un groupe de tango qu’ils auraient envie d’aller écouter eux-mêmes, ils commencent à expérimenter, à la recherche d’un tango qui les représente esthétiquement. Ce qui veut dire, avec des influences des musiques avec lesquelles ils s’identifient, comme le rock ou le punk. Cette volonté de rapprocher le tango à leur univers se manifeste aussi de façon très évidente dans leur identité visuel sur scène, leur jeu de lumières, l’amplification extrême du son – des choses qui se faisaient depuis longtemps dans des genres comme le rock, mais qui n’avaient pas été faites dans le tango.

Si la montagne ne va pas à Mahomet…

Les débuts n’ont pas été faciles, et il a fallu aller chercher le public dans la rue. Ils racontent une anecdote qu’illustre de façon très parlante le regard que les nouvelles générations avaient sur le tango dans les années 90 ou 2000: dans une occasion ils devaient jouer dans une milonga. Vingt minutes avant de l’heure marquée pour le début, la salle était toujours vide. Alors ils décident d’aller à la recherche du public : si la montagne ne vient pas à Mahomet, Mahomet ira à la montagne ! Ils sortent les instruments et ils jouent dans la rue, et en faisant cela ils découvrent qu’il y a un public prêt à les écouter, un public très réceptif même. S’ils n’arrivent pas à le capter, c’est parce qu’il y a un préjugé qui fait qu’à la mention du mot « tango » les jeunes s’enfuissent en courant. Ces mêmes jeunes qu’après les avoir écoutés dans la rue, viennent les féliciter en disant : « C’était trop bien, vous jouez où ? »

De la main des classiques

Malgré cette quête de modernité, les classiques ne sont jamais trop loin. En fait, dans ses débuts la Fernández Fierro a cherché à reproduire le son de l’orchestre d’Osvaldo Pugliese entre les années 50 et 70, mais toujours sachant que ce son n’était que le point de départ pour créer quelque chose de différent. Les instruments qu’ils utilisent les ancrent également dans l’univers du tango classique: pas de batterie, pas de synthétiseur, pas de guitare électrique. L’Orquesta Típica Fernández Fierro est, comme son nom indique, una orquesta típica. Ce terme n’est pas arbitraire : il désigne la formation caractéristique du tango, établie dans les années 20, et composée par bandonéon, piano, contrebasse et cordes. C’est très impactant de réaliser que le son hyper contemporain de l’orchestre Fernández Fierro est produit par la même formation, instrument par instrument, qu’aurait pu employer Canaro dans les années 20 !

Ce monsieur si sympa est Osvaldo Pugliese

De Pugliese ils tiennent aussi le modèle de gestion de l’orchestre, organisée en forme de coopérative autogérée et indépendante. Les décisions se prennent en assemblée, et la division des rôles permet d’accomplir collectivement des tâches très différentes : produire des disques, les enregistrer, les vendre, gérer la salle de concerts, la station de radio… 

Club Atlético Fernández Fierro et Radio CAFF

Ah, oui, petit détail que je avais presque oublié de mentionner: aujourd’hui l’Orquesta Típica Fernandez Fierro est aussi un local au nom de club de foot : le CAFF (Club Atlético Fernández Fierro) et une radio en ligne, Radio CAFF. La philosophie qui anime la programmation des deux est la même : devenir une vitrine du tango actuel. Ils programment les groupes qui sont en train de créer le tango contemporain, car s’ils étaient seuls quand ils ont initié leur chemin, au début des années 2000, ce n’est plus le cas aujourd’hui. Peu à peu, au long des deux décennies, la scène du tango contemporain a commencé à se peupler de nouveaux protagonistes: Alfredo « el Tape » Rubín, La Chicana,34 Puñaladas, el Cuarteto la Púa… Des artistes et des groupes qui se nourrissent et s’influencent entre eux, et qu’aujourd’hui font partie d’un écosystème luxuriant.

Un orchestre n’est pas quelque chose d’immuable, et les intégrants de l’Orquesta Típica Fernández Fierro ont évolué au long des dix-neuf années qui se sont écoulées depuis la naissance de la formation. Certains de ses membres fondateurs sont restés tout au long du parcours, comme Yuri Venturín (contrebasse) ou Santiago Bottiroli (piano). La voix du groupe a changé aussi, passant par trois chanteurs différents : le premier fut Walter « el Chino » Laborde, ensuite Julieta Laso et, dans l’actualité, Natalia Lagos.

Côté discographie, au long de leurs dix-neuf ans de carrière ils ont fait sept albums : Ahora y siempre (2018), En vivo (2014), TICS (2012), Putos (2009), Mucha mierda (2006), Destrucción masiva (2003), y Envasado en origen (2002).

Dans leurs albums on peut observer une claire évolution du classique vers le contemporain aussi bien dans le traitement des thèmes que dans le répertoire: le premier, Envasado en origen, est constitué intégralement de morceaux classiques (Di Sarli, Expósito, Arolas, Gardel, De Caro…) mais dans les suivants ils commencent à intégrer des compositions de Yuri Venturín et d’autres musiciens argentins actuels, comme Alfredo Rubín. Cette tendance s’affirme avec le temps, et à partir de leur quatrième disque, en 2009, ils n’enregistreront que des compositions contemporaines.

Je vais m’arrêter ici, car il me semble que je vous ai bien assomé pour cette fois! J’espère être parvenue à aiguiser votre curiosité et vous avoir donné envie de découvrir davantage. Je suis curieuxe de savoir si cet orchestre vous a plu, alors n’hésitez pas à partager votre avis dans les commentaires! Je suis consciente que la Orquesta Típica Fernández Fierro n’est pas pour tout le monde. Personnellement, c’est un de mes grupes de tango contemporain préférés, mais je sais que certains ne connecteront pas avec leur proposition, qui peut sembler trop agressive regardée depuis l’optique du tango classique. Pourtant ils ont l’immense mérite d’avoir récupéré le tango du panthéon de musiques mortes, et de se l’avoir approprié pour le rendre aux jeunes. Grâce, entre autres, à l’Orquesta Típica Fernández Fierro, le tango n’est plus une langue morte. Reconnaissance infinie à eux pour cela.

Concert intégral, auditorio Ibirapuera, São Paulo 2010

Pour en savoir plus
  1. https://fernandezfierro.com/
  2. https://caff.com.ar/
  3. Entretien à Yuri Venturín y Julieta Laso dans l’émission Encuentro en la Cúpula : http://encuentro.gob.ar/programas/serie/8925/8934?
  4. La historia del tango. Tomo 20. Siglo XXI, 2ª parte. Guillermo Gasió (ed). Ediciones Corregidor, Buenos Aires, 2011 (pp. 3973-3081).
  5. Le paragraphe « Le tango n’est pas une langue morte » fait référence à l’entretien accordé en 2006 par le bandonéoniste Rodolfo Mederos au journal La Voz, où il affirmait que le tango était une langue morte, déclaration qui a provoqué une forte polémique : http://archivo.lavoz.com.ar/Nota.asp?nota_id=31525&high=rodolfo

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2 réflexions sur « [NUEVOS TANGOS]: ORQUESTA TÍPICA FERNÁNDEZ FIERRO »

  1. yes fille super groupe je me rappel un concert que j’ai vue au arène de Cimiez je sais plus en quelle année ?..
    sa déménage chez les Fernandez!!!….
    difficile a danser, mais la musique est un art a part entière qui se passe souvent de danseurs et de commentaires…
    merci Irène, beau voyage dans le tango qui n’est pas prêt de disparaitre …
    roberto

    1. Et ouiii, je sais, tu me l’avais dit. Pourtant j’ai cherché dans les archives de la Fernández et dans les programmes du festival de Nice, mais je n’ai pas trouvé des traces. Si quelqu’un se rappelle…

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