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NOSOLOTANGO

Je m’apelle Irene Aragón, et j’écris ce blog pour partager ma curiosité pour les musiques que je chante.

J’ai commencé à partager cette curiosité avec le public à travers une serie de conférences-concert sur l’histoire du tango. Mais il y avait tant de choses à  faire connaître que je ne pouvais dire qu’une toute petite partie, d’où l’idée de ce blog.

Vous y trouverez des histoires curieuses sur le tango, mais aussi les artistes que je découvre au fur et à mesure, et des groupes de tango contemporain…  car le tango n’est pas du tout une musique du passé! 


[CANTORAS] FRANCIS ANDREU

Une des raisons d’exister de ce blog est de vous présenter des artistes que j’aime et qui ne sont pas très connus en France. Certains j’ai eu la chance de les rencontrer personnellement, d’autres je les ai découverts lors de mes vagabondages infinis sur Internet, à la recherche de nouvelles chansons pour mon répertoire. Ils m’ont tous fasciné et j’ai eu l’envie de partager ces découvertes ; c’est pour cela que l’on est là. L’article d’aujourd’hui est le premier d’une section qui me tient à cœur, « Cantoras », consacrée aux chanteuses, et en particulier à ces chanteuses dont peu de monde a entendu la voix par ici, même si certaines sont déjà reconnues de l’autre côté de l’Atlantique. Ça vous tente ?

La chanteuse de tango, cet animal mythologique

Le jour où un ami tanguero (coucou, Charles!) m’a dit, l’air de rien, lors d’un cours: «De toute façon, des femmes qui chantent le tango il y en a presque pas», je me suis arrêtée net au milieu d’un pivot. Je ne me rappelle plus quelle tête j’ai fait ni ce que je lui ai dit sur le moment, mais en arrivant chez moi la première chose que j’ai fait fut lui envoyer par mail une liste de chanteuses de tango, en ruminant ma stupéfaction: « Non, mais c’est pas vrai, comment c’est possible qu’un mec comme lui qui aime le tango pense qu’il n’y pas de chanteuses ! »

Représentation de chanteuse de tango, animal mythologique

Mais en fait, il suffisait de réfléchir quelques minutes pour comprendre : la grande majorité des gens qui approchent du tango en France le font à travers la danse. Il y en a sûrement des personnes qui vont se passionner par cette musique et qui vont faire des recherches de leur côté. Mais pour une grande quantité de gens, le tango reste une musique pour la danse, ce qui veut dire que le seul tango qu’ils vont écouter dans leur vie c’est celui que les dj passent dans les milongas. Et va savoir pourquoi, le tango chanté qui passe dans les milongas est quasi exclusivement masculin. Pas étonnant finalement que la chanteuse de tango finisse rangée dans le catalogue des animaux mythologiques, entre la Hydra et le Griffon.

Pourtant, des chanteuses de tango, il y en a.

Il y en a beaucoup, même : Libertad Lamarque, Azucena Maizani, Tita Merello, Nelly Omar, Ada Falcón, Susana Rinaldi, María Graña, Adriana Varela… De tous ces noms classiques on trouve facilement des informations sur Internet. Du côté du présent, par contre, c’est un peu plus compliqué, et c’est ici qu’il vaut la peine de compter sur un guide. On y va ?

Comment être chanteuse de tango sans en paraître une

Notre invitée du jour s’appelle Francis Andreu.

Francis, je suis tombée sur elle par hasard, quand je cherchais une version de Apología tanguera, et elle m’a fascinée. Je venais de commencer à chanter en public, et Francis était tout ce qui, dans mon imaginaire, n’était pas une chanteuse de tango. Elle ne portait pas de talons, mais des baskets. Elle ne portait pas de robe, mais des jeans. Elle avait les cheveux attachés à l’arrache dans un chignon approximatif et une voix grave, rauque et sans fioritures « de chanteuse » : un instrument pour dire, une voix au service du texte. Elle était naturelle, désinvolte, et au lieu de tirer la gueule elle affichait un sourire à renverser des buffets.

Avec elle j’ai réalisé qu’on pouvait chanter le tango en dehors des clichés. Il ne fallait pas construire un personnage sur des talons de 7 centimètres. Il ne fallait pas proposer une démo de danse par un couple de maestros. Il ne fallait pas être mezzo-soprano.

Il fallait raconter une histoire au public, et basta.

La véritable vedette du tango (qui n’est pas la chanteuse)

La qualité de sa voix aussi m’a touché, une voix grave dans laquelle je me reconnaissais, ce type de voix sans aigus que je n’avais écouté que chez Adriana Varela, mais sans les excès interprétatifs de la gata. Du point de vue de la technique vocale Francis n’est pas une grande chanteuse, elle-même le reconnait. Mais elle réussit quelque chose qui me semble très importante et que beaucoup de chanteurs et chanteuses plus techniques sont incapables de faire : se faire transparente et laisser toute la place à l’histoire racontée par chaque tango. Elle appartient à l’école du polaco Goyeneche, le seul chanteur capable de l’émouvoir jusqu’aux larmes, dit-elle, et cela se sent à sa façon de dire le texte.

«Je ne porte pas de robe, pas de décolleté, je n’ai pas de danseurs et je m’habille pas en tanguera. Je respecte la musique : les temps, les fondements, la respiration. L’important c’est qu’on arrive à comprendre ce qu’on dit. La véritable vedette du tango, ce sont les paroles».

Quatre disques et deux prix au meilleur album de tango

Francis (Montevideo, 1985) chante en public depuis l’âge de 16 ans, quand elle a débuté à El ciudadano, un café emblématique de Montevideo. Elle n’a jamais eu le projet de chanter professionnellement (elle voulait plutôt finir ses études d’agronomie) mais son succès a décidé à sa place. À 19 ans elle reçoit le Prix Iris de la révélation artistique, et les albums et les projets s’enchaînent. Elle sort son premier disque, Francis, en 2010, et le deuxième en 2012, Los tangos que quiero, un direct au Teatro Solís de Montevideo. Cet enregistrement de Mariposita appartient à son deuxième disque:

(J’adore l’Uruguay. Parce que dites-moi, dans quel pays du monde l’artiste peut remercier le Président à grands cris, en le tutoyant et l’appelant par son diminutif ? Est-ce que vous imaginez ça en France ?  Hey Manu ! Merci, t’es cool d’être venu! Coucou, Brigitte ! Moi, honnêtement, pas trop…)

Jusqu’à présent Francis Andreu a gagné en deux occasions le Prix Graffiti, le plus important de la musique uruguayenne, dans la categorie de Meilleur album de tango. La première fois ce fut en 2015 avec son troisième disque, Otra vuelta (2014). La deuxième, en 2019, avec Francis canta Jaime Roos (2018).

En dehors du tango : Francis canta Jaime Roos

Celui-ci est, pour moi, son meilleur disque. Tous les thèmes de l’album sont des reprises de chansons de Jaime Roos. Et ici, une petite parenthèse explicative s’impose : Jaime Roos (Montevideo, 1953) est un compositeur et chanteur uruguayen, qui a marqué la musique uruguayenne à partir des années 80. Ses chansons sont une particulière combinaison de genres populaires: un mélange de rock et murga avec des touches de candombe, milonga et d’autres musiques latino-américaines.

Jaime Roos présenté by himself

Et encore, petit parenthèse explicative à l’intérieur de la parenthèse explicative : si vous vous demandez qu’est-ce que c’est que la murga, c’est un genre musical typiquement uruguayen, d’origine noire, très rythmé, lié au carnaval, où le soliste est accompagné par un chœur, et dont les paroles se tournent souvent vers la critique sociale. (Si ça vous tente, on pourrait parler un jour de la murga parce que c’est un genre absolument fabuleux. Mais pour le moment, fin de la parenthèse dans la parenthèse).

Murga uruguaya

Francis Andreu et ses musiciens (Guzmán Mendaro à la guitarre et dans les arrangements, Andrés Polly Rodríguez au guitarrón, Gabriel Rodríguez à la contrebasse et Sergio Astengo au bandonéon) reprennent les chansons de Roos et les tournent en clé de tango et milonga avec de très beaux arrangements, et le résultat est étonnant. On ne dirait pas les mèmes chansons. Je n’avais jamais écouté auparavant Jaime Roos, je l’ai connu grâce à l’album de Francis, et je dois dire que je préfère les reprises aux originaux, dont l’écoute est un peu dure pour tous ceux qui n’auraient pas grandi en Uruguay. D’abord parce que les arrangements disent bien leur âge et le temps ne pardonne pas. Et puis parce que ses chansons sont culturellement très marquées, influencées par des genres très éloignés de notre culture musicale, comme la murga.   

Francis canta Jaime Roos est un disque remarquable parce que d’un produit très local (les chansons de Roos), il fait un produit universel, qui peut être écouté avec plaisir par n’importe qui dans n’importe quel endroit du monde. Est-ce que c’est du tango ? Non, à mon avis on ne peut pas dire que ce soit un disque de tango, malgré le fait qu’il a gagné un prix dans cette catégorie. Mais il en a un air de famille.

Au niveau de l’interprétation, je trouve que Francis Andreu se dépasse aussi par rapport à ses autres albums, et que sa façon de chanter est moins arrabalera et plus fine, plus nuancée que dans ses disques antérieures.

Si vous êtes curieux d’écouter, les meilleurs thèmes de l’album sont, de mon point de vue, Colombina, Los futuros murguistas, Solo contigo, Adiós juventud et Piropo. Je vous laisse avec Piropo, la dernière chanson de l’album, et la traduction de ses paroles.

Lo más blanco que hay
es la primera vez
que vi nieve.
Lo más negro que hay
es un carro fúnebre
cuando llueve.

Si quisiera decirte
lo más bello que evoco
usaría tu nombre
si no te ofendes
por el piropo.

Negra y blanca mi guitarra,
blanca y negra la ciudad,
de los negros el candombe,
de los blancos viene el vals.

La noche es de tu cintura,
la luz de tu corazón.
Sin perder las esperanzas
te dedico esta canción.

Lo más lejos que hay
es el fondo del mar.
Lo más cerca que hay
es la panadería
y en el medio aquí estoy,
recordando.

Cercana está tu mirada,
lejano tu corazón.
Sin perder las esperanzas
te dedico esta canción.

Ce qu’il y a de plus blanc
c’est la première fois
que j’ai vu la neige.
Ce qu’il y a de plus noir
c’est un corbillard
sous la pluie.

Si je voulais te dire
le plus beau dont je me souviens
je dirai ton nom,
si le compliment
ne te vexe pas.

Noire et blanche ma guitare,
blanche et noire la ville,
des noirs, le candombe,
des blancs, la valse.

La nuit est de ta taille,
la lumière, de ton cœur.
Sans perdre l’espoir
je te dédie cette chanson.

Ce qu’il y a de plus loin
c’est le fond de la mer.
Ce qu’il y a de plus près
c’est la boulangerie,
et je suis là, entre les deux,
à m’en souvenir.

Proche est ton regard,
lointain est ton cœur.
Sans perdre l’espoir
je te dédie cette chanson
.

Pour la petite histoire

Si vous êtes comme moi, du genre qui aime connaître un peu la vie des artistes (enfin du genre qui aime le ragot, quoi!) je vous laisse quelques entretiens en espagnol où elle parle de sa vie personnelle : sa passion par l’équitation, qu’elle pratique à haut niveau, son amour pour les animaux et ses campagnes pour sauver les chiens abandonnés, et l’histoire de la particulière cicatrice de son menton, déchiré quand elle avait 15 ans par un de ses chiens, qu’elle n’a pas voulu sacrifier. 

Pour en savoir plus
  1. Francis Andreu sur Deezer : https://www.deezer.com/es/artist/1701091
  2. Francis Andreu sur iTunes : https://itunes.apple.com/us/artist/francis-andreu/496765226
  3. http://historico.espectador.com/cultura/340300/francis-andreu-la-voz-del-tango-clasico
  4. https://ladiaria.com.uy/cultura/articulo/2019/1/jaime-tangueado-francis-canta-jaime-roos-de-francis-andreu/
  5. https://www.lr21.com.uy/comunidad/463275-las-otras-pasiones-de-francis-andreu

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D’EUROVISION À LA MILONGA: « DORS MON AMOUR », LE PLUS FRANÇAIS DES TANGOS ARGENTINS

Êtes-vous danseur ou danseuse de tango ? Saviez-vous que vous avez probablement dansé plus d’une fois au rythme d’un tango qui a gagné le concours d’Eurovision ? Avant que vous ne vous jetiez sur la page « Eurovision » de Wikipedia pour vérifier, je vous arrête : en fait ce n’est pas tout à fait comme ça. Aucun tango n’a jamais participé au festival d’Eurovision… mais l’affirmation avec laquelle j’ai ouvert cet article est rigoureusement vraie. Si la semaine dernière nous avions parlé du plus argentin des boléros cubains, aujourd’hui c’est le tour du plus français des tangos argentins qui, avant de débarquer à Buenos Aires, a fait un petit détour par le célèbre festival de la chanson.

Pour commencer, j’aimerais vous faire écouter ce beau tango, Duerme mi amor, enregistré en novembre de 1958 par l’orchestre de Carlos Di Sarli :

Si vous dansez le tango, c’est possible que vous l’ayez dansé plus d’une fois à la milonga ou lors d’un cours. À ce moment-là vous ne le saviez probablement pas, mas ce tango est l’œuvre d’un compositeur français. Et pas n’importe quel compositeur. Un que vous connaissez à coup sûr.

Si, si.

Voyons. Cette chanson vous dit peut-être quelque chose ?

Et possiblement celle-là aussi :

Et très probablement vous aurez déjà fredonné ça :

Toutes ces chansons sont l’œuvre du même compositeur, dont sûrement vous connaissez sans le savoir pas mal de chansons, car ses mélodies ont été reprises par des artistes complètement inconnus, comme Edith Piaf, Juliette Greco, Yves Montand, Duke Ellington, Toots Thielemans, Michel Legrand, Bing Crosby, Paul Anka, Julio Iglesias, Dalida, Bourvil, Luis Mariano, Nana Mouskuri, Marie Laforet, Claude Nougaro, France Gall, Demis Roussos, Claude François, Ray Charles, Tom Jones, Céline Dion… Bref, vous n’avez pas pu traverser le XX siècle sans avoir écouté ses compositions des dizaines de fois.

Et qui est cet illustre inconnu?

Le voilà. Cette machine à enchaîner les tubes s’appelait Hubert Giraud, et il avait l’air plutôt sympa. Il était né à Marseille et il a vécu presque 100 ans. Il les aurait faits en février de cette année, mais il n’a pas eu le temps: il est décédé en 2016 à Montreux, Suisse.

Il s’est épris de la musique dans une salle de cinéma, en regardant le film Le Chanteur de jazz, à l’âge de huit ans. A 10 ans, il commence à jouer de l’harmonica par prescription médicale, parce qu’il était asthmatique, et déjà enfant il se rend compte qu’il est doué pour inventer des mélodies. Il apprend la musique de façon autodidacte et joue à droite et à gauche, jusqu’à ce que, à 20 ans, arrive son jour de chance. Il rencontre Ray Ventura, un compositeur et chef d’orchestre qui à l’époque remportait un grand succès avec son orchestre à sketches, dont les membres étaient à la fois musiciens et comédiens : Ray Ventura et ses Collégiens.

Ils faisaent fureur en Europe dans les années 30-40 avec des chansons intitulées Le nez de Cléopatre ou Tout va très bien, madame la Marquise. Ils étaient une floppée de musiciens et il faut reconnaître qu’ils mettaient une ambiance d’enfer:

Au cas où vous vous posez la question, non, l’armoniciste de la minute 2:14 n’est pas Giraud. A l’époque de cet enregistrement il n’avais pas encore intégré l’orchestre.

Ventura embauche le jeune Girard à condition qu’il apprenne à jouer d’un autre instrument pour rentabiliser sa présence dans la troupe, et il l’embarque dans une tournée en Amérique du Sud qu’ils étaient sur le point d’entamer. Le débutant part ravi avec la compagnie de Ventura et pendant la traversée en bateau Henri Salvador lui apprend à jouer la guitare. C’est le début d’une carrière comme musicien et compositeur qu’emmènera loin le jeune Marseillais.

Sur le plateau d’Eurovision

Et qu’est-ce qu’Eurovision a à voir en tout cela ? C’est simple : c’est avec une mélodie d’Hubert Giraud que la France gagne le concours d’Eurovision par la première fois, en mars de 1958. La chanson gagnante était interprétée par André Claveau et elle s’appelait Dors mon amour.

En effet, si vous avez l’oreille musicale vous aurez reconnu, dans une autre interprétation, la mélodie du tango que nous avons écouté au début de cet article. Mais comment la chanson vainqueuse à Eurovision est-elle devenue un tango de Di Sarli ?

Le périple latino-américain de Hubert Giraud

En fait, entre Giraud et l’Argentine c’était une longue histoire. En 1941 Giraud débarque à Rio de Janeiro avec l’orchestre de Ray Ventura ; il a 21 ans. Après avoir conclu son contrat de trois mois à Rio, l’orchestre de Ventura met le cap sur Montevideo, puis sur Buenos Aires. Pendant deux ans et demi, Ray Ventura et ses Collégiens sillonnent l’Amérique du Sud. Quand l’orchestre se dissout et Ventura rentre en France, Hubert Giraud s’installe à Buenos Aires, où il restera jusqu’en 1949, jouant dans différents orchestres, dont un quintet de style tzigane dans une boîte russe. En tout, il passe près de 8 ans en Amérique Latine. De quoi rencontrer du monde.

À l’époque où le Marseillais habitait Buenos Aires, Carlos Di Sarli était dans le sommet de sa carrière, et il était très connu. Ce n’est pas en vain qu’on le surnommait El Señor del Tango! Il n’est pas saugrenu de penser que les deux musiciens ont pu se croiser, voire engager une relation de nature professionnelle ou amicale.

Carlos Di Sarli, El Señor del tango

Quoi qu’il en soit, Dors mon amour emporte le concours d’Eurovision en mars de 1958, et très rapidement, en novembre de la même année, Carlos Di Sarli enregistre Duerme mi amor, avec la musique de Giraud et des paroles en espagnol d’Alberto Laureano Martínez.

Il se peut que Di Sarli ait écouté la chanson, rendue célèbre par le concours, et il ait décidé d’en faire une version tango. Mais il est aussi bien possible que les deux compositeurs, tous les deux évoluant dans le milieu musical de Buenos Aires à la même période, se soient connus et que Giraud ait recommandé sa composition à Di Sarli. On ne le sait pas, et on ne le saura jamais, car il est trop tard pour interroger Giraud, décédé en 2016, et encore plus Di Sarli, mort en 1960.

Un thème, deux esprits

S’il fallait choisir entre les deux versions, c’est clairement celle de Di Sarli que je préfère, plus énergique, avec plus du fougue et moins sirupeuse que celle enregistrée par André Claveau. Depuis, Duerme mi amor est passé à intégrer les tandas sur lesquelles on danse dans les milongas, et elle est souvent dansée par les maestros lors de leurs démonstrations de danse. Ce n’est pas pourtant un tango qui a connu beaucoup de versions, car après l’enregistrement de Di Sarli il n’a été enregistré qu’en deux occasions: une en 1969 par l’orchestre d’Osvaldo Piro et l’autre plus récemment en 2018, par l’Orquesta Romántica Milonguera.

Les chansons sont comme des oiseaux migratoires : elles voyagent, elles vont et elles viennent, et des fois elles empruntent des routes insoupçonnées. Voilà comment la chanson faite par un Marseillais pour le festival d’Eurovision a fini par être dansée dans les milongas du monde entier.

Avis pour les obsessifs!

Pour terminer, une petite suggestion : si vous êtes des obsessifs comme moi et que vous voulez écouter toutes les versions qui existent d’une chanson, ce site est génial : Secondhandsongs.com. Vous y trouverez toutes les versions qui ont été enregistrées d’un thème, par des interprètes différents et en différentes langues. Des fois la liste n’est pas exhaustive, mais comme le site est collaboratif vous pouvez rajouter les versions manquantes si vous les connaissez. À vos casques !

Pour en savoir plus
  1. Très beau entretien avec Hubert Giraud, réalisé l’année de sa mort: http://delafenetredenhaut.blogspot.com/2016/01/allo-monsieur-giraud.html
  2. Sur Carlos Di Sarli : https://www.todotango.com/creadores/biografia/36/Carlos-Di-Sarli/
  3. Dors mon amour sur Secondhandsongs : https://secondhandsongs.com/performance/883569/versions#nav-entity
  4. https://www.todotango.com/musica/tema/3140/Duerme-mi-amor/
  5. La première photo de l’article montre Hubert Giraud à Paris avec le parolier Jean Dréjac, qui a composé les paroles de Sous le ciel de Paris.

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POURQUOI LE PLUS CUBAIN DES BOLÉROS N’EN EST PAS UN: « VETE DE MÍ »

Si je ne veux pas trahir le nom de ce blog, il est urgent que je parle ici d’autre chose que de tango ! Alors aujourd’hui je vais vous parler de boléro. Saviez-vous que le plus cubain des boléros n’est pas cubain… et peut-être, il n’est même pas un boléro ? Nous allons retracer les origines d’un des morceaux les plus représentatifs de la musique cubaine du XX siècle : Vete de mí.

Attention, spoiler : le tango n’est pas trop loin!

Deux frères passionnés par la musique

Notre histoire ne commence pas à Cuba, mais en Argentine, dans les années 30, avec deux frères dont le nom ne vous sera peut-être pas inconnu: Virgilio et Homero Expósito.

Le papa des frères Expósito était tout un personnage de film lui-même : né de parents inconnus, il avait été élevé dans la Casa de Niños Expósitos (maison pour enfants abandonnés), et puis accueilli par une famille qu’il avait fuit pour exercer, presque encore enfant, des métiers très variés dans différentes villes, avant de ouvrir une pâtisserie à Zárate, 90 kms au nord de Buenos Aires. Il avait des idées anarchistes et il était féru de littérature, ce dont témoignent les prénoms de ses deux premiers enfants, Homero et Virgilio. Les gamins n’ont pas déçu son père sur cet aspect-là, parce tous les deux sont devenus des personnages majeurs dans l’histoire du tango, en tant que parolier et compositeur respectivement. Ensemble ou avec d’autres musiciens et poètes ils ont composé des classiques du genre, qui ont connu des centaines d’interprétations comme Flor de Lino, Trenzas, Yuyo verde ou Naranjo en Flor.

Manuscrit original du tango Naranjo en flor

Mais tout cela viendra après ; dans le début de notre histoire, qui commence dans les années 30, Homero et Virgilio ne sont encore que deux adolescents passionnés de musique. Homero, l’aîné, était cinq ans plus grand que Virgilio. Le jour de ses 15 ans, son père fait à Homero un cadeau inusité. Il lui donne 200 pesos (ce qui à l’époque était une somme énorme) et il lui dit :

– Tu as quinze ans, je t’offre un jour seul à Buenos Aires. Prends cet argent et fais ce que tu voudras.

Homero prit le train à la capitale et il rentra dans le premier magasin de musique qu’il trouva, sur la Calle Corrientes.

– Je connais tout ce qui se fait en tango ; maintenant je cherche autre chose, quelque chose de nouveau, de différent, demandât-il.

– Alors vous devriez vous intéresser au jazz, lui dit le vendeur.

Le mot jazz était du chinois pour le jeune Expósito, mais ça ne lui empêcha pas de laisser les 200 pesos dans le magasin et d’en sortir avec tout ce qu’il y avait comme enregistrements et partitions de jazz. La rencontre des deux jeunes avec Gershwin, Ellington et compagnie fut une révélation et sans doute cette découverte eut une grande influence dans leur façon de composer. Virgilio et Homero avaient par ailleurs un autre atout pour devenir des grands compositeurs, un atout qu’on sous-estime souvent mais qui donne des résultats prouvés : le travail. Virgilio raconte qu’avec son frère ils avaient l’habitude de s’entrainer quotidiennement à l’art de la composition, en faisant au moins une chanson par jour, dans tous les styles. Parmi toutes ces compositions il y avait une mélodie qu’ils considéraient particulièrement difficile. Ils l’avaient intitulé Vete de mí.

Un voyage à Cuba

Un jour, Daniel Riolobos, chanteur de boléros, demande à Virgilio s’il n’aura pas un boléro parmi ses compositions. Immédiatement, Virgilio pense à Vete de mi. Ils ne l’avaient pas conçu comme un boléro, mais il décide de l’arranger en tant que tel et de le proposer à Riolobos. Le chanteur apprécie la chanson, et il l’incorpore à son catalogue ; ensuite il part en tournée. Daniel Riolobos portait, sans le savoir, une bombe dans son répertoire.

Daniel a enregistré le bolero. En vérité, Riolobos s’apprêtait à partir vers Cuba ; le parcours de Vete de mí commençait… Quand Daniel Riolobos arrive à Cuba il m’envoie une lettre, en me disant : Je ne sais pas qu’est-ce qu’il a, mais ton boléro est un bordel. Je me suis dit : Ça y est, les gens se sont aperçus que ce n’est pas un boléro. Qu’est-ce qu’il va se passer maintenant? Mais la lettre continuait : Tu n’imagines pas le succès qu’il a. Tu as composé l’hymne de Cuba! Ici il n’y a pas un seul chanteur qui ne le chante pas.

« Vete de mí (una de pasiones) ». Court métrage d’Alberto Ponce (1996)
Bola de Nieve et la consécration

Mais le succès international de Vete de mí arrive quand le chanteur et pianiste cubain Bola de Nieve l’incorpore dans son répertoire. Bola de Nieve était déjà une star quand les deux frères n’étaient que deux jeunes compositeurs inconnus. Ils étaient allés l’écouter quand il était venu jouer à Buenos Aires, et ce Noir au piano qui passait du rire aux larmes pendant qu’il chantait les avait impressionnés profondément. Pas étonnant, car il paraît que c’était l’effet que Bola de Nieve produisait chez tout le monde. Le poète cubain Roberto Fernández Retamar raconte :

On s’en souvient de la première fois qu’on a écouté Bola de Nieve comme un Cubain se souvient de la première fois qu’il a vu la neige : comme quelque chose de naturel et mystérieux, qui donnait de la joie et, assurément, un peu de tristesse ; quelque chose qu’on savait qu’on allait raconter après. J’appartiens au lignage heureux des gens qui ont vu Bola de Nieve.

Roberto Fernández Retamar

Ils auraient voulu aller lui parler pour lui proposer leurs compositions, mais les deux jeunes étaient trop impressionnés par le chanteur et ils n’avaient pas osé. Des années plus tard, quand Bola de Nieve incorpore Vete de mí dans son répertoire, il était déjà une star internationale, et son interprétation propulse la chanson des frères Expósito dans la liste des boléros à succès, et l’inscrit à jamais dans la mémoire musicale du peuple cubain.

Vete de mí (una de pasiones), court métrage

L’histoire de ce boléro est racontée de façon poétique dans Vete de mí (una de pasiones), un court métrage tourné en 1996 par le réalisateur Alberto Ponce. Dans le court, qui dure une vingtaine de minutes, Virgilio Expósito lui-même raconte son enfance et jeunesse avec son frère, déjà décédé, et l’improbable histoire de leur composition la plus connue. Parce qu’en fait, même si les deux frères sont passés à l’histoire comme compositeurs de tangos, leur chanson la plus célèbre et mémorable, avec des centaines d’interprétations, reste toujours ce boléro.  

Le court métrage mérite d’être regardé, ne serait-ce que pour voir chanter et parler à Virgilio Expósito. Il raconte, avec humour, comment ils ont décidé de classifier leur composition comme boléro :

Nosotros le pusimos bolero a Vete de mí porque teníamos quien nos iba a grabar. Estaba este chico cantando boleros, y le dije: “Ponele que es bolero y chau”.

Nous avons dit que c’était un boléro parce qu’on avait quelqu’un qui allait l’enregistrer. Il y avait ce gars qui chantait des boléros, et j’ai dit à mon frère: Dis-lui que c’est un boléro et basta”.

Página 12, « Nuestro Virgilio », 25.10.2009

La scène finale, où les deux musiciens, Virgilio et Bola, se croisent sur deux pianos qui naviguent dans les flots, est d’une beauté onirique et étrange. Le court métrage montre aussi qu’en Argentine Vete de mí est une chanson quasiment inconnue, tandis qu’à Cuba tout le monde la connait et la chante. Par contre, ils sont convaincus de qu’il s’agit d’une composition de Bola de Nieve, et peu de Cubains savent que ce boléro si cher à leur cœur n’est pas né à Cuba mais en Argentine, et que c’est l’œuvre de deux compositeurs de tango.

Le boléro aux mille versions

Vete de mí a connu plus de 400 versions. Parmi les classiques, des années 50, figurent celle de Bola de Nieve ou d’Olga Guillot, mais il y en a d’autres plus récentes comme celle de Caetano Veloso (1994) ou la version flamenco de Diego el Cigala avec le pianiste cubain Bebo Valdés (2009). Je vous laisse ici quelques-unes, à vous de choisir la vôtre.

Premier enregistrement, celui avec lequel Daniel Riolobos a mis le feu à Cuba:


Une version boléro classique du Trio Los Panchos 


Celle d’Ignacio Villa, plus connu comme Bola de Nieve. Si vous ne finissez pas à pleurer avec lui, c’est que vous n’avez pas de cœur :


Celle du propre Virgilio Expósito, jouée et chantée par lui. Sobre, dépouillée et sans flonflons. Je suppose que c’est l’idée qu’ils avaient en tête quand ils l’ont composée:


Celle de Caetano Veloso. Caetano est un crack, tout ce qu’il fait, il le fait bien:


Entre Mayabeque y Embajadores, celle de Bebo Valdés et Diego el Cigala. Bellísima. Si quelqu’un a compris ce que c’est la fusion en musique c’est el Cigala :


Une version plus classique d’Armando Manzanero. Est-ce que quelqu’un sait qui est la femme qui chante ? Si oui, dites-moi, malgré tous mes efforts je n’ai pas trouvé, et j’aime beaucoup son interprétation :

Bon, y con esto y un bizcocho, hasta mañana a las ocho (ou à la semaine prochaine).

Pour en savoir plus
  1. Sur Homero Expósito, poète (1918-1987) : https://www.todotango.com/creadores/biografia/63/Homero-Exposito/
  2. Sur Virgilio Expósito, compositeur (1924-1997) : https://www.todotango.com/creadores/biografia/992/Virgilio-Exposito/
  3. Sur Vete de mí : http://tangosalbardo.blogspot.com/2015/11/vete-de-mi.html
  4. Entretien avec Virgilio Expósito : https://www.pagina12.com.ar/diario/suplementos/radar/9-5646-2009-10-25.html
  5. En français, sur Homero Expósito : https://www.fabricehatem.fr/2006/06/29/homero-exposito-le-vent-les-arbres-et-le-soleil/
Qué quilombo montamos, hermano…

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[NUEVOS TANGOS]: ORQUESTA TÍPICA FERNÁNDEZ FIERRO

Le tango n’est pas une langue morte

En Europe, l’idée est bien ancrée que le tango est une musique morte comme il y a des langues mortes. Une sorte de pièce de musée, que de temps en temps on sort, on dépoussière et on exhibe avec respect, avant de la ranger à nouveau soigneusement dans sa vitrine. Pourtant, c’est loin d’être le cas : le tango continue à évoluer et à se développer de nos jours, et ce serait dommage de ne pas explorer ce qu’il a à nous proposer. Tout à fait ce que je cherche à faire avec ce blog: vous emmener de temps en temps faire un tour du côté du tango actuel.

Pourtant il n’est pas facile de chasser les clichés! Voici une conversation type que j’ai eu plus d’une fois. Imaginez : je suis dans une soirée et un aimable inconnu ou une gentille inconnue s’approche de moi, dans le but de faire connaissance. Présentation faite, la question de rigueur ne tarde pas à se poser :

– Tu fais quoi ?

Je vois l’occasion de parler de quelque chose qui me passionne et je fonce.

– Je chante. J’ai un groupe de musique.

– Oh, super ! C’est génial !

Dans les yeux de mon interlocuteur s’allume une lumière de ravissement mélangée à une petite pointe d’envie.

– Et tu fais quoi comme musique ? Pop, rock, folk… ?

– Tango argentin.

– Ah …

La petite lumière s’éteint. Vide sidéral. Perplexité qui vire au désarroi. Mon aimable interlocuteur ou ma gentille interlocutrice se creuse la tête et je vois défiler dans ses pupilles toute une galerie d’images : noir et blanc, poussière, danseurs gominés en queue de pie, piles de vieux disques, musiciens septuagénaires, compositeurs morts… Bref, la vétusté incarnée.

Avouez, je dis tango et vous pensez à ça.

– Ah, c’est super intéressant.

Je résiste la tentation de lui crier Mais non, c’est pas ça! et de me lancer dans une explication sur la contemporanéité du tango à grand renfort de vidéos sur mon portable. Comme je suis une personne bien élevée et que je n’assomme pas les inconnus dans les soirées avec des explications sur le tango, je contrôle mon impulsion et la conversation dérive doucement vers d’autres sujets.

Mais puisque vous êtes en train de lire ce blog, j’assume que vous vous intéressez au tango, et à partir de ce moment je me considère autorisée pour vous assommer avec mes explications. Alors, si vous voulez bien m’accompagner, je vais vous raconter comment j’ai fait connaissance avec un des groupes précurseurs de la rénovation du tango actuel: La Orquesta Típica Fernández Fierro.

Une soirée avec le rouleau compresseur du tango

Lors de mon deuxième séjour à Buenos Aires, j’ai eu la fortune de coïncider avec mon amie Michi. Ça fait un certain temps que Michi est installée en Europe, mais elle reste toujours fidèle à ce qu’elle est: une porteña de la tête aux pieds, née et grandie au quartier d’Almagro.

– ¿Esta noche quieren venir a escuchar tango ?

– ¡Claro!

– Los voy a llevar a un sitio que no está en las guías.

En effet, l’endroit où elle nous emmena ce soir-là, calle Sánchez de Bustamante 772, ne figurait pas dans les guides touristiques. (Attention, je vous parle de 2012. Depuis, la Fernández Fierro à fait tant de chemin qu’aujourd’hui elle est même dans le site officiel de tourisme de la ville de Buenos Aires !)

Nous voilà donc, au numéro 772 de Sánchez de Bustamante. Avec un froid de canard, on patiente devant ce qui me semble un vieil hangar désaffecté. On paye nos entrées, et en poussant un lourd rideau noir on se retrouve dans un énorme entrepôt avec le toit de tôle, semé de poussière, de tables et de chaises dépareillées. C’est clair que l’alcool va être notre seul réchauffement ce soir-là. Du toit pendent quelques chaises, à guise de décoration, complétée par des dessins hétéroclites collés aux murs. À gauche, la scène montée sous les spots nous offre la promesse d’un concert. Je n’aurais pas dit un concert de tango, à la vue du local, mais j’ai la chance d’avoir une guide porteña et je la suis sans poser de questions. Après une bonne heure d’attente pendant laquelle on essaie de se réchauffera à force de Quilmes, les lumières s’éteignent et on se retrouve dans le noir absolu. Silence. Et puis, la rencontre avec le rouleau compresseur du tango.

L’image n’est pas à moi, elle est du journaliste Marcelo Pavazza, qui en 2008 publie dans le quotidien Crítica de la Argentina un article consacré à l’Orquesta Típica Fernández Fierro intitulé « Una noche con la apisonadora del tango ». L’expression lui va comme un gant, car la Fernández Fierro est un vrai rouleau compresseur : lumières agressives, un son massif, en bloc, saturé et, du coté des paroles, une critique sociale féroce construite sur des images hallucinées. Tout ça avec le look d’un groupe de rock ou de punk. Pendant une heure les musiciens enchainent les morceaux sans donner du répit au public, et pendant une heure on a l’impression d’être en permanence au sommet, au paroxysme. Quand la dernière note s’éteint et les lumières se rallument, il nous faut quelques minutes pour nous remettre du knock-out. Qu’est-ce qu’on vient de écouter ? C’était du tango, ça ? Bah oui, qu’est-ce que ça peut être d’autre ?

Mais d’où est-ce qu’ils sortent, ceux-là?

Pour s’approcher de ce genre de tango, il faut d’abord le mettre en contexte. La Orquesta Típica Fernández Fierro est née en 2001. Ses intégrants appartiennent à une génération qui vient du rock, mais qui a grandi avec le tango comme musique de fond. Quand ils retournent au tango, ils le font avec les influences du rock, du punk. Comme le racontent eux-mêmes, dans un entretien pour l’émission Encuentro en la cúpula, leur but est de connecter avec le public actuel. Et cette communication ne peut passer qu’à travers les codes de leur temps, les codes de leurs contemporains, et pas ceux du tango des années 50. Cette modernisation des codes atteint la musique, la mise en scène et, bien sûr, les paroles : ils tiennent à redonner du sens aux paroles, pour qu’elles reflètent la réalité sociale de l’Argentine aujourd’hui, qui n’est plus celle des malevos et compadritos des tangos classiques.

À l’époque où l’orchestre Fernández Fierro a commencé son parcours, le tango était un genre musical en déclin. Il n’y avait pas beaucoup de groupes nouveaux de tango, encore moins formés par des jeunes voulant en faire quelque chose de diffèrent. Avec l’objectif de créer un groupe de tango qu’ils auraient envie d’aller écouter eux-mêmes, ils commencent à expérimenter, à la recherche d’un tango qui les représente esthétiquement. Ce qui veut dire, avec des influences des musiques avec lesquelles ils s’identifient, comme le rock ou le punk. Cette volonté de rapprocher le tango à leur univers se manifeste aussi de façon très évidente dans leur identité visuel sur scène, leur jeu de lumières, l’amplification extrême du son – des choses qui se faisaient depuis longtemps dans des genres comme le rock, mais qui n’avaient pas été faites dans le tango.

Si la montagne ne va pas à Mahomet…

Les débuts n’ont pas été faciles, et il a fallu aller chercher le public dans la rue. Ils racontent une anecdote qu’illustre de façon très parlante le regard que les nouvelles générations avaient sur le tango dans les années 90 ou 2000: dans une occasion ils devaient jouer dans une milonga. Vingt minutes avant de l’heure marquée pour le début, la salle était toujours vide. Alors ils décident d’aller à la recherche du public : si la montagne ne vient pas à Mahomet, Mahomet ira à la montagne ! Ils sortent les instruments et ils jouent dans la rue, et en faisant cela ils découvrent qu’il y a un public prêt à les écouter, un public très réceptif même. S’ils n’arrivent pas à le capter, c’est parce qu’il y a un préjugé qui fait qu’à la mention du mot « tango » les jeunes s’enfuissent en courant. Ces mêmes jeunes qu’après les avoir écoutés dans la rue, viennent les féliciter en disant : « C’était trop bien, vous jouez où ? »

De la main des classiques

Malgré cette quête de modernité, les classiques ne sont jamais trop loin. En fait, dans ses débuts la Fernández Fierro a cherché à reproduire le son de l’orchestre d’Osvaldo Pugliese entre les années 50 et 70, mais toujours sachant que ce son n’était que le point de départ pour créer quelque chose de différent. Les instruments qu’ils utilisent les ancrent également dans l’univers du tango classique: pas de batterie, pas de synthétiseur, pas de guitare électrique. L’Orquesta Típica Fernández Fierro est, comme son nom indique, una orquesta típica. Ce terme n’est pas arbitraire : il désigne la formation caractéristique du tango, établie dans les années 20, et composée par bandonéon, piano, contrebasse et cordes. C’est très impactant de réaliser que le son hyper contemporain de l’orchestre Fernández Fierro est produit par la même formation, instrument par instrument, qu’aurait pu employer Canaro dans les années 20 !

Ce monsieur si sympa est Osvaldo Pugliese

De Pugliese ils tiennent aussi le modèle de gestion de l’orchestre, organisée en forme de coopérative autogérée et indépendante. Les décisions se prennent en assemblée, et la division des rôles permet d’accomplir collectivement des tâches très différentes : produire des disques, les enregistrer, les vendre, gérer la salle de concerts, la station de radio… 

Club Atlético Fernández Fierro et Radio CAFF

Ah, oui, petit détail que je avais presque oublié de mentionner: aujourd’hui l’Orquesta Típica Fernandez Fierro est aussi un local au nom de club de foot : le CAFF (Club Atlético Fernández Fierro) et une radio en ligne, Radio CAFF. La philosophie qui anime la programmation des deux est la même : devenir une vitrine du tango actuel. Ils programment les groupes qui sont en train de créer le tango contemporain, car s’ils étaient seuls quand ils ont initié leur chemin, au début des années 2000, ce n’est plus le cas aujourd’hui. Peu à peu, au long des deux décennies, la scène du tango contemporain a commencé à se peupler de nouveaux protagonistes: Alfredo « el Tape » Rubín, La Chicana,34 Puñaladas, el Cuarteto la Púa… Des artistes et des groupes qui se nourrissent et s’influencent entre eux, et qu’aujourd’hui font partie d’un écosystème luxuriant.

Un orchestre n’est pas quelque chose d’immuable, et les intégrants de l’Orquesta Típica Fernández Fierro ont évolué au long des dix-neuf années qui se sont écoulées depuis la naissance de la formation. Certains de ses membres fondateurs sont restés tout au long du parcours, comme Yuri Venturín (contrebasse) ou Santiago Bottiroli (piano). La voix du groupe a changé aussi, passant par trois chanteurs différents : le premier fut Walter « el Chino » Laborde, ensuite Julieta Laso et, dans l’actualité, Natalia Lagos.

Côté discographie, au long de leurs dix-neuf ans de carrière ils ont fait sept albums : Ahora y siempre (2018), En vivo (2014), TICS (2012), Putos (2009), Mucha mierda (2006), Destrucción masiva (2003), y Envasado en origen (2002).

Dans leurs albums on peut observer une claire évolution du classique vers le contemporain aussi bien dans le traitement des thèmes que dans le répertoire: le premier, Envasado en origen, est constitué intégralement de morceaux classiques (Di Sarli, Expósito, Arolas, Gardel, De Caro…) mais dans les suivants ils commencent à intégrer des compositions de Yuri Venturín et d’autres musiciens argentins actuels, comme Alfredo Rubín. Cette tendance s’affirme avec le temps, et à partir de leur quatrième disque, en 2009, ils n’enregistreront que des compositions contemporaines.

Je vais m’arrêter ici, car il me semble que je vous ai bien assomé pour cette fois! J’espère être parvenue à aiguiser votre curiosité et vous avoir donné envie de découvrir davantage. Je suis curieuxe de savoir si cet orchestre vous a plu, alors n’hésitez pas à partager votre avis dans les commentaires! Je suis consciente que la Orquesta Típica Fernández Fierro n’est pas pour tout le monde. Personnellement, c’est un de mes grupes de tango contemporain préférés, mais je sais que certains ne connecteront pas avec leur proposition, qui peut sembler trop agressive regardée depuis l’optique du tango classique. Pourtant ils ont l’immense mérite d’avoir récupéré le tango du panthéon de musiques mortes, et de se l’avoir approprié pour le rendre aux jeunes. Grâce, entre autres, à l’Orquesta Típica Fernández Fierro, le tango n’est plus une langue morte. Reconnaissance infinie à eux pour cela.

Concert intégral, auditorio Ibirapuera, São Paulo 2010

Pour en savoir plus
  1. https://fernandezfierro.com/
  2. https://caff.com.ar/
  3. Entretien à Yuri Venturín y Julieta Laso dans l’émission Encuentro en la Cúpula : http://encuentro.gob.ar/programas/serie/8925/8934?
  4. La historia del tango. Tomo 20. Siglo XXI, 2ª parte. Guillermo Gasió (ed). Ediciones Corregidor, Buenos Aires, 2011 (pp. 3973-3081).
  5. Le paragraphe « Le tango n’est pas une langue morte » fait référence à l’entretien accordé en 2006 par le bandonéoniste Rodolfo Mederos au journal La Voz, où il affirmait que le tango était une langue morte, déclaration qui a provoqué une forte polémique : http://archivo.lavoz.com.ar/Nota.asp?nota_id=31525&high=rodolfo

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LE « ZORZAL CRIOLLO » À L’OISEAU BLEU: LE TANGO À NICE PENDANT LES ANNÉES FOLLES

Saviez-vous que dans les années 1930 le tango a connu de beaux jours à Nice ? Que Carlos Gardel, la vedette internationale du tango, a chanté pendant plusieurs mois dans cette ville, et qu’il prévoyait même de s’y installer ? Que plusieurs photos l’immortalisent dans des soirées mémorables à Nice, avec son ami Charles Chaplin ? Petite balade tanguera en suivant les pas du chanteur à Nice.

L’Oiseau Bleu

Les promeneurs qui aujourd’hui passent devant le 49 avenue Cap-de-Croix, dans le quartier niçois de Cimiez, ne remarqueront rien de particulier à cet endroit : un mur bas coiffé d’une grille blanche entoure un parc arborisé dans lequel se situe une crèche, appelée L’Oiseau Bleu. Le bâtiment, une construction parfaitement banale, date des années 60. Pas de plaques, pas de panneaux. Rien ne permet de le deviner et, pourtant, à cet endroit précis se sont célébrées, dans la plus stricte intimité, quelques-unes des plus glamoureuses soirées des Années Folles, réunissant millionnaires et célébrités.

Sadie Baron Wakefield, « madame Chesterfield »

Mais commençons par le début, un début qui nous mène à Baltimore, dans les États-Unis, lieu de naissance de la millionnaire Sadie Baron Wakefield.

Sadie Baron, née le 19 juin 1879, était la fille de Bernhard Baron, homme d’affaires propriétaire de l’importante compagnie de tabac Carreras, qui fabriquait les fameuses cigarettes Craven A (c’est pourquoi certains la surnommaient « Madame Chesterfield »). Il lega à sa fille une fortune estimée à cinq millions de livres, ce qui, à l’époque, constituait un chiffre astronomique. Sadie épousa Georges Wakefield, industriel américain propriétaire d’une manufacture de tissus.

Le couple séjournait pendant une partie de l’année à Paris, où Mme Baron Wakefield se plaisait à fréquenter des artistes, qui parfois devenaient ses protégés. Les Wakefield se rendaient régulièrement à Nice, pour séjourner dans leur luxueuse villa sur la colline de Cimiez, qui s’appelait, vous l’aurez deviné, L’Oiseau Bleu. La propriété, située au 49 avenue Cap-de-Croix, fut achetée par les Wakefield le 14 décembre de 1928. L’ensemble était splendide : une villa de deux étages, avec un grand jardin, un terrain de tennis et une surface totale de 4.665 mètres carrés.

Pendant leurs séjours à la Côte d’Azur, les Wakefield fréquentaient les casinos de Nice et Monte Carlo. Pour l’anecdote, dans ce dernier casino Mrs Wakefield fut dépossédée par un voleur d’un collier dont la valeur était estimée à 15000 dollars. Il comptait, selon le New York Times, « five large stones and sixty smaller ones ». La description du bijou nous permet d’estimer la taille de la fortune des Wakefield. Heureusement, la «bagatelle» était assurée!

Parmi les artistes que Mrs Wakefield se plaisait à fréquenter, il y en avait un auquel elle s’était éprise, en lui vouant une particulière affection : un jeune homme argentin, un grand brun à l’allure séduisante: le chanteur de tango Carlos Gardel. On le surnommait el zorzal, la grive musicienne, pour la qualité de son chant et à l’époque de notre histoire il était loin d’être un inconnu. Dans la photo suivante on peut les voir ensemble à Nice, en 1931.

Paris et le tango, une histoire d’amour

Mais faisons une petite parenthèse dans notre histoire pour parler de l’accueil du tango en France. On pourrait croire que le tango n’est jamais été une musique populaire dans l’Hexagone, mais ce serait se tromper : le tango et la France, c’est une romance qui dure depuis plus d’un siècle.

Le tango est arrivé à Paris dans les années 1900, très peu de temps après son éclosion à Buenos Aires. Les premières partitions sont arrivées à Paris via Marseille, avec la frégate-école Sarmiento, et eurent rapidement du succès. Peu après arriveront les musiciens, comme Alfredo Gobbi ou Angel Villoldo, venus pour enregistrer avec un nouveau procédé qui était plus au point à Paris qu’à Buenos Aires : le disque. Très rapidement Paris se rend au tango, et la ville connaît un vrai engouement, une sorte de tangomanie qui fait proliférer les thés-tango, les matinées-tango, les soupers-tango et les dîners-tango…

Chacun veut apprendre à danser cette nouvelle danse sud-américaine fraîchement arrivée, exotique et sensuelle. L’écrivain et librettiste Franc-Nohain écrit dans la revue Femina le 15 juillet 1913 :

« Ce n’est pas la première danse à laquelle la mode et le gout appliquent cette sorte de frénésie […] mais ce qui est particulier au tango […] c’est son caractère obsédant. […] Jeune homme inconséquent, jeune fille imprudente, songez qu’à partir du moment où vous aurez fait le premier des six pas marchés […] votre esprit n’aura plus qu’une pensée, danser le tango ». Dictionnaire passionné du tango, p. 637.

Pendant les années 1920 la tangomanie s’empare de la haute société parisienne. Elle s’étend ensuite à toutes les couches de la population, et enfin elle gagne  la France entière. La Côte d’Azur n’est pas en marge de cette nouvelle mode, d’autant plus qu’elle était déjà le point de rencontre d’une foule cosmopolite d’aristocrates et millionnaires, friands de divertissements. Les artistes ne se font pas attendre, et Carlos Gardel, comme tant d’autres, part à la conquête de la Côte d’Azur.

Carlos Gardel en France

Quand il arrive en France, Gardel était déjà un chanteur reconnu à niveau international. Si l’on devait nommer un seul représentant du tango argentin, un icône de ce genre musical, ce serait lui. Ses premiers concerts à Paris eurent lieu en septembre 1928, au théâtre Femina aux Champs Élysées, et au cabaret Florida, rue de Clichy. Jusqu’en avril 1929 il continua de tourner en France, dans les théâtres Empire et Paramount de Paris, ainsi que dans les villes de Cannes et Monte Carlo. Ce fut probablement à Paris, lors de ce voyage, que le chanteur aurait rencontré Mrs Baron Wakefield. Elle se montrait régulièrement en public avec lui, et les mauvaises langues disent qu’elle entretenait avec le chanteur des relations plus qu’amicales. La différence d’âge qui les séparait et le physique de la dame, plutôt opulent, rendent cette éventualité peu probable, d’autant plus connaissant le penchant du chanteur pour les belles femmes. Mais le fait est qu’elle a contribué généreusement à financer les films de Gardel, et que le coupé Chrysler 31 blanche que le chanteur possédait, et qui à l’époque était unique à Buenos Aires, était un cadeau des Wakefield. Il nous reste aussi des traces d’autres somptueux cadeaux, comme ce briquet en or fabriqué spécialement pour lui chez Cartier:

En 1931 Gardel retournera à Paris pour développer sa carrière cinématographique, enregistrant quatre films pour la compagnie Paramount aux studios de Joinville-le-Pont, à quarante kilomètres de la capitale française. Il se produira d’abord pendant quinze jours au théâtre Empire de Paris, mais la Côte d’Azur le tente avec un contrat beaucoup plus juteux : presque deux mois de représentations au Palais de la Méditerranée, une proposition qu’il ne peut – ni ne veut – refuser. Les représentations au Palais de la Méditerranée, entre le 15 janvier et la fin février 1931, eurent un grand succès. D’après le témoignage de Kalikian Gregor, directeur d’une formation de jazz que jouait au Palais de la Méditerranée à la même époque, la haute société accueillit Gardel avec les bras grands ouverts :

« Cette société distinguée et cosmopolite de la Côte d’Azur, accessible que pour un nombre très réduit de personnes, eut pour Gardel un accueil chaleureux et inoubliable. Se présenter dans un casino de la catégorie de celui du Palais de la Méditerranée dois combler, je pense, les aspirations de n’importe quel artiste. C’est là que se consacrent ou que tombent des idoles. Pendant deux mois entiers nous avons joué là, Carlitos Gardel et moi. Deux mois dont le charme restera gravé à jamais dans ma mémoire. On nous appelait les rois du jazz et du tango. Ah, Nice ! Carlos a reçu les plus grandes ovations en chantant des chansons françaises. Ce geste, que pour lui était une noble façon de correspondre aux attentions reçues, ne laissa pas le public indifférent ». Carlos Gardel. Su vida, su música, su época, p. 142 

Carlos Gardel chante en français

Le témoignage de Kalikian Gregor mentionne un détail intéressant: Gardel a chanté en français. Ce n’étaient pas des tangos en français, mais des chansons françaises, des thèmes bien connus par ses auditeurs, dont l’interprétation constituait une sorte de déférence envers son public français. On conserve cinq enregistrements de Gardel dans cette langue: Déjà, Folie, Je te dirai, Madame c’est vous et Parlez moi d’amour. À exception de cette dernière, enregistrée en mars de 1933, tous les enregistrements datent de septembre de 1931.

Comme vous pourrez le constater, malgré le fait qu’il soit né à Toulouse, le chanteur ne parlait pas le français, ou très imparfaitement. Il est arrivé en Argentine très jeune (comme il aimait dire : « Je suis né à Buenos Aires à deux ans et demi ») et il n’a pas appris la langue de sa mère. Mais ses défauts de prononciation n’empêchaient pas le public français de raffoler de ses interprétations.

Gardel et Chaplin à la Côte d’Azur

Gardel, qui à l’époque était déjà un artiste renommé, n’a pas eu de mal à se faire accepter dans les cercles les plus sélects de la Riviera, introduit par son amie, Madame Chesterfield. La sympathie naturelle et le charisme que, selon ceux qui l’ont connu, le caractérisait, ont certainement contribué à lui ouvrir toutes les portes. Une fois fini son engagement au Palais de la Méditerranée, Gardel resta à Nice, logeant à l’hôtel Negresco jusqu’à la moitié du mois d’avril, pour profiter des douceurs de la vie mondaine que lui offrait la Côte d’Azur. Parmi les amis de la haute société qu’il a fait à Nice se trouve un autre artiste dont le nom ne vous sera sûrement pas inconnu : Charles Chaplin.

Les deux Charles se sont connus sur la Côte d’Azur à travers Mrs Wakefield. Charles Chaplin se trouvait à Nice comme invité du millionnaire américain Frank Gould. Celui-ci était tombé sous le charme de la petite ville côtière de Juan-les-Pins, et il avait acheté son casino, ainsi que l’hôtel principal, Le Provençal, créant un grand complexe récréatif. Il profita de la visite de son ami Chaplin, une des personnes plus connues au monde, pour faire de la publicité de ses affaires sur la Côte d’Azur. Il organisa un grand déjeuner avec Chaplin au casino de Juan-les-Pins et il invita toutes les célébrités qui se trouvaient à ce moment dans la région, dont Mrs Wakefield et son inséparable ami Gardel. On conserve plusieurs photos de cette soirée dans lesquelles on peut voir ensemble Gardel et Chaplin, assis dans des extrêmes opposés d’une longue table, avec Mrs Wakefield et d’autres personnalités de l’époque.

Le lendemain du déjeuner au casino, pour fêter l’anniversaire de Chaplin, Mrs Wakefield organisa une soirée dans sa villa, L’Oiseau Bleu. De cette soirée se conservent également quelques photos, prises par le photographe Mosesco, comme celle-ci, où l’on peut voir assis au premier rang, Mrs Wakefield (gauche), Carlos Gardel (centre gauche) et Charles Chaplin (centre droite):

D’après le témoignage de May Reeves, qui à ce moment-là avait une affaire avec Chaplin, Gardel chanta plusieurs thèmes et Chaplin joua quelques sketches pour les invités. Dans une des photos de la soirée, on peut voir Chaplin en pleine interprétation. À en juger par l’expression de Gardel, assis au fond, le numéro ne devait pas être mauvais :

Charlie Chaplin à L’Oiseau Bleu. Au fond, assis, Carlos Gardel.

Reeves décrit avec beaucoup de détail la pièce où se déroule la soirée, le bar de la maison des Wakefield, ce qui nous permet de connaître un peu mieux la villa L’Oiseau Bleu:

«Le lendemain Mrs Wakefield donna une grande fête chez elle. Par un jardin on entrait directement dans le bar, de sorte que les hôtes ne passaient pas par la maison. Ce bar était construit dans le style chinois. Une porte toute ronde, laquée noir et rouge, conduisait à l’intérieur de la maison. Des lanternes chinoises répandaient une lumière tamisée sur le buffet du milieu, sur les petites tables des côtés et sur les barmen qui agitaient leurs gobelets. Il y avait environ quarante invités. […] Un chanteur argentin, accompagné par un guitariste, chanta en l’honneur de Chaplin, tandis que celui-ci, faufilé derrière le bar, portait à la bouche une immense bouteille de cognac». Charlie Chaplin intime.

Mrs Wakefield et Charles Chaplin à l’Oiseau Bleu, 1931.

Apparemment de cette soirée naquit une véritable amitié entre les deux Charles, qui se sont croisés postérieurement à New York. En 1935, suite à la mort de Gardel, Chaplin l’évoque pour la presse:

«Dans une soirée intime Gardel commença à chanter, et il m’a causé une profonde impression. Il avait un don qu’allait au-delà de sa voix et son allure, une énorme sympathie personnelle avec laquelle il conquérait, d’immédiat, l’affection de tous. Je me rappelle très bien : la sympathie qu’il inspirait était si profonde que nous avons continué la fête jusqu’à les premières lumières de l’aube, après une soirée de joie comme difficilement en aura d’autres. Dites au public qu’avec la mort de Gardel je perds un de mes amis les plus sympathiques, et que les pays sud-américains n’avaient parmi nous de meilleur ambassadeur que lui. Quant à l’art cinématographique, il a perdu un chanteur destiné à devenir un des personnages plus remarquables de la cinématographie » Gardel y el tango. Repertorio de recuerdos.

Le mystérieux destin de L’Oiseau Bleu

Mais revenons à L’Oiseau Bleu, décor de tant de pétillantes soirées mondaines. Quel fut le sort de cette superbe villa ? N’ayant pas d’enfants, le destin de leur demeure niçoise préoccupait les époux Wakefield. Sadie décéda à New York en 1942 à l’âge de 64 ans et son époux Georges à Monaco, cinq ans plus tard, le 5 mars de 1947, quand il avait 71 ans. Dans son testament, Mr Wakefield avait décidé de léguer la propriété à ses neveux, Bertha et Edward Baron. En cas de refus de l’héritage, L’Oiseau Bleu passerait à la ville de Nice, pour en faire un foyer pour enfants ou autre institution à but caritatif, qui devrait porter le nom de «Sadie Baron Wakefield Home». Ce souhait ne fut pas respecté par la municipalité : bien qu’elle ait destiné la propriété à un établissement pour enfants, celui-ci ne garda pas le nom de sa bienfaitrice.

Or, en visitant la crèche il est possible de constater qu’elle se trouve dans un bâtiment des années 1960. Que devint alors la villa des luxueux salons décorés avec des chinoiseries qu’on voit sur les photos ? Fut-elle démolie par la ville de Nice pour construire le bâtiment actuel ? Mais pourquoi raser une propriété qui était décrite comme « splendide » et « magnifique » ? Pour rajouter au mystère, nous n’avons trouvé aucun document témoignant de sa démolition (normalement les permis de démolition se conservent aux Archives Municipales de Nice). Nous n’avons pas trouvé non plus de photos de l’extérieur de la villa nous permettant de savoir comment elle était. Comme si elle n’avait jamais existé, un nom, L’Oiseau Bleu, est la seule chose qui reste aujourd’hui de ce haut lieu de la vie mondaine.

La grille, avec le nom de la propriété sur une plaque, est le seul élement d’époque qui reste.

Construction actuelle, Crèche Municipale l’Oiseau Bleu.

La maison que Gardel voulait acheter à Nice

Finissons cette chronique avec un mot sur une autre maison, celle que Gardel avait prévu d’acheter à Nice, pour y accueillir ses proches et sa mère pendant qu’il honorait ses engagements artistiques. En effet, il avait tellement apprécié la région, qu’il avait songé même à s’y installer ! Plusieurs témoignages confirment que ce projet était plus que de paroles en l’air. La première fois que le projet est évoqué c’est dans une lettre du 20 septembre 1934 envoyée par sa mère, Berthe Gardès, à Armando Defino, secrétaire et fondé de pouvoir de Gardel :

« Je ne sais pas si Carlitos vous dira dans sa lettre que nous avons décidé que je reste en France jusqu’à ce qu’il reparte pour Buenos Aires. Alors, tant que je pourrai voyager, j’irai avec lui à chaque fois qu’il partira; ainsi je ne souffrirai plus autant d’être séparée de lui, et comme nous l’avons envisagé, nous vivrons à Nice avec mon frère parce que le climat est le meilleur de toute la France, et je crois que vous aussi, vous aimerez vivre avec nous ».

Un mois plus tard,  le 16 octobre 1934, le propre Gardel confirme son intention dans une deuxième lettre à son secrétaire. Les raisons du choix de Nice sont deux : l’une, incontestable, les bontés du climat ; l’autre, un peu moins évidente pour nous aujourd’hui,  le faible prix de l’immobilier :

« J’ai le projet de m’acheter une maison à Nice, pour ma mère et pour nous tous. Le climat est parfait pour elle, et je la choisirai de manière à ce qu’il y ait du confort pour tous. Les maisons sont bon marché, là-bas. Ce n’est qu’un projet pour l’instant, mais on va s’en occuper ».

Malheureusement, ce projet, comme tant d’autres, ne put se réaliser : le 24 juin 1935 Carlos Gardel décéda dans un accident d’avion à l’aéroport de Medellín, en Colombie, qui brisa sa vie et sa carrière quand elles étaient dans leur meilleur moment.

Carlitos niçois

Que se serait-il passé si cet accident n’avait pas fauché prématurément la vie de Carlos Gardel ? Se serait-il installé à Nice avec sa mère tel qu’il le dit lui-même dans sa lettre ? Peut-être il y aurait ouvert, comme tant d’Argentins en France l’on fait, un cabaret consacré au tango. Serait-il devenu citoyen d’honneur de la ville de Nice ? Aurait-il fini ses jours paisiblement dans le climat doux de la Côte d’Azur ? Probablement il existerait aujourd’hui un musée « Carlos Gardel » à Nice, dans sa résidence, qu’il aurait peut-être légué à la ville, avec une collection de disques, d’objets personnels et de documents. Peut-être même que les passionnés de tango feraient des pèlerinages dans un des cimetières de Nice pour visiter sa tombe… Quoique non, ça non, Buenos Aires ne l’aurait jamais permis. Carlitos est et sera toujours argentin. Il n’aurait pu reposer ailleurs qu’à la Chacarita.

Et du point de vue culturel, musical, quelles auraient été les conséquences de son installation à Nice ? Est-ce que la capitale azuréenne serait devenue une deuxième capitale du tango en dehors de l’Argentine ? Serait Nice aujourd’hui une ville à forte culture tanguera ? Des jeunes musiciens niçois auraient-ils renouvelé le tango ? On ne le sait pas, et on ne le saura jamais, mais soñar no cuesta nada


Références
  1. COLLIER Simon, Carlos Gardel. Su vida, su música, su época. Santiago: Ariadna Ediciones, 2003.
  2. DENIGOT Gwen-Haël, MINGALON Jean-Louis, HONORIN Emmanuelle, Dictionnaire amoureux du tango. Paris : Seuil, 2015.
  3. FLORES Rafael, Gardel y el tango. Repertorio de recuerdos. Madrid : Ediciones de la Tierra, 2001.
  4. GÁLVEZ  Lucía, Romances de tango. Buenos Aires: Grupo Editorial Norma, 2008.
  5. REEVES May, Charlie Chaplin intime. Paris: Gallimard, 1935.
  6. https://www.todotango.com/historias/cronica/199/La-verdadera-Sadie-Baron-Wakefield/
  7. https://www.todotango.com/historias/cronica/159/Chaplin-y-Gardel/
  8. http://mundogardeliano.blogspot.com/2016/03/gardel-chaplin-aparecen-nuevos-datos.html?m=1
  9. http://ana-turon.blogspot.com/2017/07/gardel-y-alberto-vaccarezza-en-la-costa.html
  10. http://ana-turon.blogspot.com/2017/07/carlos-gardel-voulait-acheter-une.html
  11. http://www.charliechaplinarchive.org/
Cuídense, amigos…

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